Un appartement en rouge et blanc à Copenhague

Par Eva-Marie Wilken - Linnea Press
source : Maison créative, n°55, p. 66

Apologie du rouge et du blanc, cet appartement-atelier est née sous l’impulsion d’une artiste plasticienne passée maître dans un art débridé du tricot et du crochet.

Salle à manger

À gauche sur la petite commode, d’anciennes boîtes à thé du magasin Harrods à Londres côtoient les œuvres de Dagmar. Au-dessus de la porte, des fragments d’une vieille porte de Bali. À droite, une chaise déstructurée par le designer Gamper Martino.

Du rouge, du blanc, ou encore du rouge et blanc, c’est tout : Dagmar s’impose des limites pour mieux jouer avec.

Copenhague inspiration

Une chaise d’Arne Jacobsen, dont les pieds sont habillés de chaussettes tricotées, un téléviseur coiffé d’une cagoule en crochet, des poupées sans visage, des tableaux, des collages, des meubles sciés, découpés et réinventés… Autant d’œuvres d’art – oui, le mot est pesé – signées de Dagmar Radmacher. Excepté quelques concessions faites au bois, le travail de l’artiste tourne autour du rouge et du blanc. « Ce binôme de couleurs m’est apparu comme une évidence. Alors, bien sûr, cela me limite. Mais c’est là que mon travail devient passionnant. Ma créativité s’accentue lorsque j’ai un "cadre". Cela me discipline », avoue dans un rire cette Blanche-Neige des temps modernes. Si elle ne se prend pas au sérieux, en revanche son mode d’expression, a contrario, l’est pour bon nombre de Danois.

Dans une maison en forme d’œuvre d’art, il était une fois une magicienne. Tout y est parfait, jusqu’au prince char­mant – même si parfois, celui-ci rêve d’une petite pièce rien que pour lui, pleine de toutes les cou­leurs de l’arc-en-ciel…

Dagmar Radmacher dans son atelier

Dagmar est plasticienne et vit de son art. Son moyen d’expression ? Le crochet, qu’elle expérimente et expose partout dans le monde.

Drôle et fascinant

Dagmar Radmacher est une artiste reconnue. Après une collaboration avec la Maison des architectes à Copen­hague, elle prépare actuellement un ouvrage, Cover up my world in red and white (« Recouvrir mon univers de rouge et blanc »). Mads Quistgaard, son compagnon, reste admiratif. Lui aussi est un créatif, mais en agence, où il occupe le poste de directeur de création chez Pleks, société spécialisée dans le graphisme à Copenhague. « Pour moi, le travail de Dagmar est à la fois drôle et fascinant. J’ai l’impression de vivre au quotidien dans une œuvre d’art. Bien sûr, c’est très stimulant pour nous qui travaillons avec les formes, l’architecture et les expressions graphiques, mais j’avoue parfois que j’aimerais avoir une pièce à moi, avec des valeurs différentes », ose Mads, aussitôt relayé par Dagmar : « Je comprends, ma gamme de couleurs est si limitée ! Mais je n’y vois que du positif. Cette contrainte est mon booster d’énergie ! »

Bois blond

1. Mélange des cultures : la belle armoire Tansu est héritée du père de Mads, expert en antiquités asiatiques. Heureusement, elle est en
bois blond !
2. La cuisine, fonctionnelle, composée d’éléments Ikea, est minimaliste et ordonnée. Le bois blond trouve sa place uniquement parce
qu’il rappelle la couleur du pain, que nos hôtes adorent.

Seul le bois blond trouve grâce aux yeux de l’artiste. Sinon, que ce soit dans ses créations ou son shopping au quotidien, le mot d’ordre reste « rouge » et/ou « blanc ». Une autre partie du travail artistique de Dagmar Radmacher consiste à faire et défaire. Par exemple, elle se filme en train de faire du crochet ou de tricoter, et ensuite de défaire son ouvrage et de recommencer. « La répétition - encore une sorte de limitation -, illustre une approche de la vie plus orientée vers le processus que vers le but. J’ai toujours fait du crochet, bien longtemps avant de savoir que j’allais devenir artiste. Une partie de mon art tourne autour de ce thème de l’éternel recommencement. Le tricotage et le crochet sont fantastiques pour exprimer cette démarche. »

Les sentiments du point de Jersey

point de jersey

Dagmar Radmacher, créatrice ou artiste ? La nuance peut sembler mince, mais Dagmar y voit une véritable différence. Elle-même se considère de la seconde famille (sans pour autant dénigrer la première). En effet, ses réalisations sont toutes uniques. Pas de collection, de créations en série ni de machines. Tout est fait main. Ici, sur un microcanapé deux places tricoté par ses soins, ­reposent deux poupées « sans visage ». Avec ce travail, elle a cherché à exprimer des sentiments à travers les corps et les formes… Une démarche purement « artistique » pour cette jeune femme qui a fait ses études au très réputé Royal College of Art de Londres.

Couloir rouge et blanc

Esprit bohème avec un sens aiguisé du rangement et de la scénographie, Dagmar aime l’ordre.

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1. Rappelez-vous le napperon de grand-mère, soigneusement amidonné et posé sur le téléviseur. Aujourd’hui, avec l’avènement des écrans plats, son règne est en voie de disparition. Pas tout à fait, puisque Dagmar se fait fort de l’adapter aux temps modernes. Car elle dit oui à la technologie, à condition de la camoufler tout en s’amusant. Et elle a habillé son téléviseur d’une cagoule sur mesure, réalisée au crochet, toujours suivant son fameux code blanc-rouge !
2. Tableaux et collages font aussi partie de son univers.

Customiser, recycler, tricoter...en intérieur comme en extérieur !

customiser chaise

« Habillez tout ce que vous aimez, tout ce que vous voulez protéger, que ce soit dans votre intérieur ou dans la rue », aime à scander Dagmar. Ci-dessous, la créatrice a enfilé des chaussettes tricotées aux pieds froids et chromés de la célèbre chaise d’Arne Jacobsen. Une démarche qui fait écho à la vogue, venue d’Amérique du Nord, du « yarn­bombing » ou action d’emmailloter les objets du quotidien dans du tricot. Comme les tagueurs, tricoteuses et tricoteurs du monde entier se donnent rendez-vous pour offrir de la couleur à la rue. Armés de chutes de laine et d’aiguilles, ces passionnés réchauffent de maille ce qui leur semble abandonné, oublié, dangereux ou pas assez respecté. Ne soyez pas surpris si vous croisez sur votre chemin des troncs d’arbre habillés pour l’hiver, un bus totalement relooké de jolies mailles, et bien d’autres initiatives !

Salon et salle de bains

1. Le fauteuil typiquement scandinave a été sauvé in extremis d’une décharge. Dagmar l’a paré d’une étole en crochet. Également peintre, elle signe le tableau qui figure une fille aux très très longs cheveux… rouges !
2. Dans les petits espaces, chaque centimètre carré compte. Entre rangements et déco, Dagmar a investi tous les coins et recoins disponibles. Ici, dans la salle de bains, la concentration est à son comble, mais toujours de blanc et rouge ­vêtue. Pour agrandir les lieux, un miroir prolonge le couloir par son reflet. Même le radiateur est investi : bois de récupération, jolis sacs et papier de toilette d’effet très graphique et astucieusement réchauffé.

Au cours de l’été 2008, Dagmar Radmacher a organisé un événement artistique avec un artiste italien. Le projet, qui a duré deux jours, s’est intitulé Projets sans fins. Dagmar s’est assise à l’intérieur d’une petite armoire en bois, installée sur le trottoir d’une ville italienne et a entamé des ouvrages au crochet les uns après les autres. Aucun n’a été terminé – tel était le concept -, et bon nombre d’habitants se souviennent encore de la fille bizarre installée dans le placard. « Le cheminement est la chose importante, le fait que cela progresse lentement ou ne se termine pas n’est pas ma préoccupation. Avec une telle expression artistique, c’est évident qu’il y a un effet contagieux sur notre maison et sur notre vie. » Entre humour et fantaisie, Dagmar invente une vie ordonnée dans son logis et déstructurée dans son for intérieur… Une jolie leçon de choses à méditer !